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 [Libre] « La guerre est à nos portes. »

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Kaïla Irkièl
Prêtresse des dieux de Silraen
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MessageSujet: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Ven 5 Sep - 23:24


Nîv bondissait sur le chemin de terre battue. De temps à autre, il s'arrêtait, levait la tête, et ses moustaches s'agitaient au rythme des mouvements de son museau humant l'air. Kaïla marchait derrière l'écureuil, d'un pas souple et tranquille. La voûte naturelle, construite par les branchages s'entremêlant dans des étreintes éphémères qui semblaient cependant éternelles, ne laissait passer que quelques rayons de soleil, sélectionnant avec soin lesquels viendraient réchauffer la peau et le cœur des passants et illuminer leur corps et leurs idées. Le vent lui-même, en cette journée, paraissait hésiter à s'engouffrer dans le long corridor. Pourtant, seuls les Dieux savaient à quel point il adorait chatouiller les arbres qui bruissaient, frémissaient et frissonnaient sous ses caresses, ou craquaient, ployaient et cassaient sous ses frappes. Ils entretenaient une relation toute particulière, qui souvent peinait à trouver un équilibre, et qui n'était faite que d'amour et de haine, sans que l'un ne prît l'avantage sur l'autre. Ce lien était aussi tissé entre les Hommes et la Nature. Tantôt ils la choyaient pour ce qu'elle leur offrait, tantôt ils la ravageaient, comme s'ils oubliaient qu'elle était leur mère à tous, leur point commun, l'ultime origine.

Et cela, en plus d'apeurer la prêtresse, l'inquiétait. Détruire, détruire... était-ce donc là où menait la folie ? Au carnage, à la tuerie ? Les Hommes - et les Dieux - étaient-ils donc voués à s'occire jusqu'à ce qu'il n'en restât qu'un, le seul et l'unique, qui viendrait à mourir d'une mort acceptable, isolé de tout, perdu au milieu de tout ce qu'il aurait toujours connu ? Elle refusait de le croire. Elle avait développé cet optimisme démesuré qui la conduisait à préférer voir le bon côté des choses, et la part de bien résidant en chaque être. Elle ne pouvait concevoir qu'une personne pût être juste « mauvaise », tout comme une autre pût simplement être « bonne ». C'était bien trop manichéen pour elle, bien trop subjectif, sans aucun relativisme. En somme, tout était forcément faux ; elle en était convaincue. Même les Dieux les plus abjects devaient receler une part de bonté... Ou bien ne ressentaient-ils aucun sentiment positif ? La joie, le bonheur, l'amour ? Ou même négatif, tel que la tristesse ? Cela non plus, elle ne pouvait l'accepter. Ils étaient des divinités, certes, et loin d'elle l'idée de se hisser jusqu'à eux, mais elle avait la sensation que... que... Elle n'aurait su l'exprimer. Poussant un soupir qui coupa cours à sa réflexion, elle accéléra le pas. Nîv était loin devant désormais.

En outre, elle croyait l'allée déserte. Mais plusieurs silhouettes, à quelques mètres de distances, infirmèrent sa pensée. Elle les entendait discuter. Et cette conversation attisa sa curiosité et son ouïe. « Maman... » - « Oui ? » - « Pourquoi on part ? » - « On ne peut pas rester. » Une petite fille, une femme et un homme - visiblement, une famille - avançaient ensemble. La fillette tenait contre elle une peluche dont le corps mou pendait entre ses bras. Sa mère portait un sac, cependant moins conséquent que celui que le père avait pris sur son dos. Il tenait, par une corde, un âne chargé de paquets, qui paraissait cheminer sans trop se poser de questions. « Mais on est bien ici... J'ai toutes mes copines ! Et puis, moi, j'ai peur de la forêt... » Les parents ne répondirent pas, gardant sur le visage cette expression à la fois grave et inquiète des gens qui courent un péril. Ils cessèrent de marcher, l'homme s'agenouilla face à sa fille, et l'attrapa doucement par les épaules. « Ma puce... il faut qu'on parte. Ici ça va... ça va devenir dangereux. Tu te rappelles de l'histoire de Lastifer ? » - « Oui ! » répondit-elle, à la fois enthousiaste et suspicieuse. « Il perd sa famille parce qu'une guerre éclate... » Il fit une pause conséquente. Kaïla ne bougea pas d'un pouce. Nîv était monté dans un arbre. « La guerre est à nos portes, Lya. Elle peut arriver d'un jour à l'autre. » - « Alors tu dois faire comme Lasti' et combattre ! » La femme blêmit. « Lastifer n'avait personne. Moi, je t'ai toi, et maman. Je dois vous protéger. Et pour ça, je dois être avec vous. »

L'Hybride perdit le fil de la discussion, et reprit celui de ses pensées. Ces gens fuyaient. Déjà. Sûrement allaient-ils tenter de se cacher dans les Haut-Bois, supposant que le premier but des assaillants serait Sylveride, et qu'il serait plus simple de leur échapper dans un terrain qui leur était inconnu. Ils n'avaient pas tort.

Des dizaines. Des centaines. Des milliers. Des dizaines de milliers. Des centaines de milliers. Et tous les cris, les pleurs, les regrets, les tristesses, les douleurs, les remords, s'en allaient, s'en iraient avec.

Saisie par la puissance de la vision, Kaïla recula de quelques pas. En plein jour... cela venait d'arriver en plein jour, alors qu'elle était éveillée et consciente. Un frisson parcourut son échine, et elle sentit la sueur perler à son front, tandis qu'une vague de chaleur se propageait dans son corps. Soudain, elle devina une présence derrière elle. Un souffle dans sa nuque... « La guerre est à nos portes. » Elle sursauta violemment.

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Zëma'Khaal
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Sam 23 Mai - 19:41

Le souffle du vent dans les branchages d'émeraude, loin au-dessus de sa tête, était semblable aux rumeurs d'une foule inquiète. Les arbres avaient-ils senti sa présence, en bons gardiens du Sylraen qu'ils étaient ? Peut-être. Ces êtres étaient trop énigmatiques pour que l'on puisse vraiment savoir de quoi il retournait. Qu'ils propagent le bruit de son retour ne lui faisait ni chaud ni froid : il n'était que de passage. Et bien peu nombreux étaient les êtres capables de les écouter, eux et leurs murmures.

Son bâton de marche dans la main droite, Zëma'Khaal le fléau n'était qu'un vieillard voûté sur les chemins poussiéreux de la forêt, marchant depuis des heures en direction de la lisière, lorsque sa route croisa celles de réfugiés. On pouvait légitimement donner ce nom à ces centaines de villageois jetés hors de leurs villages par les hordes de fugolls enragés qui déferlaient, depuis plusieurs semaines, depuis le Tolväar. Paniqués, les civils avaient pris la fuite, et on les retrouvait au hasard des chemins du royaume terrestre, à trouver les murailles des villes des plaines ou les remparts naturels de la forêt sacrée pour fuir les massacres dont ils étaient victimes. Et le dragon noir regardait toute cette agitation d'un œil à la fois indifférent et cynique. Où étaient donc les grands dieux, lorsqu'il s'agissait de protéger leurs ouailles ? Hum ? Nulle part. Comme par hasard.

Alors le Ronge-Monde continuait sa route, silencieux, regardant d'un oeil torve ces petits groupes de deux-pattes ramper à l'abri des arbres. Et, lorsque venait la nuit et qu'il faisait un feu, il attirait irrémédiablement ces pauvres ères qui venaient à lui en lui proposant de s'unir pour survivre. Le dragon acceptait, amusé, et sa voix monocorde récitait alors ses anecdotes pour meubler la soirée, les mortels écoutant religieusement cet ancêtre étrange et intriguant. Mais pour la noire colère, c'était là un excellent moyen de planter les graines de sa vengeance. Non, les dieux n'aidaient pas les mortels, ils étaient vicieux, avides, cruels. Le terreau de l'incroyance était la peur, l'incompréhension, le sentiment croissant d'insécurité. Et quand à l'aube, les chemins se séparaient, Zëma'Khaal avait le rictus satisfait de ceux ayant accompli leurs sinistres desseins.

Mais, un après-midi, sur un sentier sinueux perdu au milieu de nulle part, le dieu déchu sentit une présence différente de celles qu'il avait croisé jusqu'alors. Ils étaient plus proche des Hauts Bois désormais, et les créatures qui y vivaient devaient rôder par ici. Des êtres hybrides, mais aussi des immortels et peuples légendaires cachés dans l'ombre des canopées. Le dragon allongea légèrement la foulée, curieux d'en savoir plus. Il trouva alors une silhouette féminine, claire, seule sur le chemin. Contrairement au reste des fugitifs, elle ne semblait ni pressée, ni affolée. Juste... triste.

Il resta quelques instants à distance, l'inconnue lui tournant le dos, et l'épilla de son regard d'or en fusion. Elle était belle, de ces beautés étranges des hybrides silraeni. L'était-elle ? Il n'y avait qu'une façon de le savoir : s'en approcher. Lui parler. Et lire son regard, reflet de son âme. Peut-être tenait-il là une occasion unique.

Alors le noir s'approcha sans un bruit de la jeune femme semblant planer à des lieux de là. Elle ne fuyait pas, peut-être même était-elle inconsciente du danger qui galopait dans ces bois ? Étrange.

"La guerre est à nos portes."

La voix désincarnée fila, murmure sinistre, dans l'air qui entourait la chevelure chatoyante. Tel un vieux corbeau macabre, Zëma'Khaal releva la tête et sourit sous son capuchon.

"La guerre est là. Elle arrive."

Il tourna autour d'elle pour se placer à sa hauteur.

"Pourtant... vous ne fuyez pas."

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Kaïla Irkièl
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Lun 29 Juin - 10:25

Vivement, l'hybride se retourna. Devant elle se tenait un vieillard. Encapuchonné, l'aïeul la dévisageait en souriant, de ces sourires sibyllins et amusés, de ceux qui cachaient ce que leur hôte savait. « La guerre est là. Elle arrive. » Sa voix avait été égrenée par les épreuves de la vie, par les affres du temps, demeurant un filet rocailleux. Elle frissonna une nouvelle fois, troublée par cet homme à l’œil barré d'une large cicatrice. « Pourtant... vous ne fuyez pas. » Kaïla observa l'inconnu, incertaine. « Vous non plus. » finit-elle par répondre. Étrangement, elle ne parvenait pas à percevoir une quelconque émotion. Cet être demeurait imperméable à son pouvoir d'empathie ; ou tout au moins, les sentiments qui l'habitaient étaient trop mêlés, trop dilués, trop maîtrisés pour qu'elle pût mettre le doigt dessus. « Vous n'avez pas peur ? » Depuis le matin, elle voyait passer des hommes et des femmes de tous âges animés par la même crainte. Pourquoi cet homme, apparemment trop âgé pour se défendre correctement, s'obstinait-il à rester ? « Hum... » Peut-être que, comme elle, il faisait confiance aux Dieux. Peut-être savait-il que, s'ils avaient décidé qu'il mourrait aujourd'hui, alors il en serait ainsi, et que s'ils avaient choisi de le laisser vivre, alors il n'en serait pas autrement. La fatalité avait de fatal que l'on ne pouvait échapper à ses griffes, et que le meilleur moyen de vivre sereinement, c'était de l'accepter, bien que souvent, la tâche fût ardue.

Ainsi, si c’était le choix des Dieux de se livrer bataille, d’envoyer leurs peuples au massacre, alors il en serait ainsi. Elle n’avait plus qu’à prier pour qu’ils épargnassent un maximum de vies, et à se battre pour sauver celles qui l’entouraient. Elle se tourna vers le vieil étranger, la curiosité brillant dans son regard d’or : « Excusez-moi monsieur mais… tout de même, ne serait-il pas plus prudent que vous trouviez un endroit où vous seriez en sécurité ? » Elle s’arrêta et lança, somme toute suspicieuse : « A moins que vous puissiez encore vous battre ? » Plus d’une fois, elle avait rencontré des gens si âgés qu’ils paraissaient prêts à s’écrouler au moindre souffle de vent, et qui pourtant, l’épée à la main, se mouvaient aussi aisément qu’un guerrier de vingt ans. Les apparences pouvaient s’avérer fort trompeuses.

Nîv, intrigué, fila le long de la branche depuis laquelle il observait le monde et bondit sur l’épaule de Kaïla. La jeune hybride sourit et caressa la petite tête rousse et cornue de l’écureuil. Soudain, celui-ci poussa un cri strident avant de descendre contre sa hanche et de filer se cacher entre les racines d’un vieil arbre. Au loin, un bataillon soulevait poussière en avançant, parfaitement aligné. Ydrasil avait envoyé ses troupes en Silraen, sans prendre ni le temps ni la peine de demander l’avis du peuple. Les armées avaient traversé le Pont des Âges sans rencontrer aucune résistance. Il se murmurait que le gardien avait disparu. Un nouveau frisson la parcourut. « C’est idiot que nous devions en arriver là. » souffla-t-elle. Le groupe de soldats continuait sa marche ordonnée lorsque, arrivant à leur hauteur, le chef de file cria quelque chose, et tous s’arrêtèrent. Le grand gaillard s’approcha, engoncé dans son armure rutilante. « Madame, monsieur. » les salua-t-il. « Nous sommes actuellement en train d’évacuer les alentours de la capitale. Il n’est pas prudent de rester en dehors, dans les petits villages. Ils seront les premiers pillés lorsque les fugolls parviendront jusqu’ici. Puis-je vous suggérer de ne pas vous attarder dans les parages ? » Kaïla fronça les sourcils, et jeta un regard en biais au vieillard, avant de revenir sur le soldat. Elle ne sentait aucune animosité en lui, peut-être une légère méfiance, mais surtout une forte préoccupation liée à son devoir.

Spoiler:
 

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Zëma'Khaal
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Lun 29 Juin - 19:13

Elle était douce comme le zéphyr d'été, mais en son cœur sonnaient les cors sauvages de l'animalité. Féline ? Canine ? Zëma'Khaal n'en savait encore trop rien, mais il goûtait la drôle de saveur qui se dégageait d'elle avec curiosité. Ses yeux jaunes détaillaient ses traits et son allure dans l'ombre, alors que de son côté, l'hybride faisait de même, visiblement tout aussi intriguée. Cependant, l'esprit du dragon noir lui demeura clos, alors que, retranché derrière son illusion, le Ronge-Monde se tenait, immobile et froid, en retrait de ce fouillis émotionnel qui faisait le quotidien des mortels.
En l’occurrence, il était parfaitement détendu. Il savait ce qu'il voulait, pourquoi il s'était rendu à la rencontre de la créature féminine. Il ne restait plus qu'à dérouler le premier acte. Action.

« Vous non plus. »

Ses commissures remontèrent légèrement. Joli caractère, bien loin de ceux qu'il avait croisé jusqu'alors. Lui ? Fuir ? Il en aurait ri s'il avait pu se le permettre. Une seule créature en ce monde pouvait se targuer de provoquer pareille réaction chez lui, et il gageait qu'il n'en serait pas toujours ainsi.

« Vous n'avez pas peur ? »

Son vague rictus retomba comme une averse soudaine. Drôle de question. En vérité, c'était bien la première fois de toute son éternité qu'on la lui posait, avec tant de candeur en prime.

"Non, répondit le dragon avec un air vague, j'ai oublié ce que peut bien vouloir dire ce mot."

Il ne l'avait jamais vraiment su. La colère, elle, était partie intégrante de lui, au même titre que la haine et la vengeance. Mais la peur ? La peur était son manteau, celle qui se ruait sur ceux qui posaient leurs yeux sur sa luisante cuirasse, sur l'enfer qui pointait depuis sa gorge. Le nom dont on l'avait affublé était là pour en témoigner, de même que le mouvement de recul instinctif dont étaient pris les rares à s'en souvenir lorsqu'on l'évoquait. Il n'avait rien demandé, mais c'était son lot. Les forêts sacrées en frémissaient encore. Le bois millénaire gardait en sa sève la trace du feu meurtrier qui l'avait un jour rongé vif, comme un champ de bataille garde à jamais mémoire du sang qui a imbibé son humus par litres entiers.

« Excusez-moi monsieur mais… tout de même, ne serait-il pas plus prudent que vous trouviez un endroit où vous seriez en sécurité ? »

Il avait fait un pas en avant, vouté sur son bâton. Le noir réfléchissait toujours quant à la nature de l'hybride. Ses oreilles étaient sans aucun doute un précieux indice. En sécurité ? Oui, certainement serait-il mieux à planer au-dessus des cimes : à terre, il était exposé, mais en l'air, c'était une autre histoire.

« A moins que vous puissiez encore vous battre ? »

Et fine, avec ça. Il sourit franchement, cette fois. Pour répondre à sa jeune interlocutrice, Zëma'Khaal s'attacha néanmoins à faire comme il faisait toujours : penser tel un mortel. Un jeu loin d'être évident. Depuis le temps, il s'était composé tout un tas de détails qui parfaisaient son déguisement et lui permettait de gagner la confiance d'autrui. Restait que, pour une fois, la franchise était toute indiquée.

"Voilà un esprit bien affûté, fit-il avec une petite note de rire, vous pensez bien, fille de la forêt. J'ai... quelques tours dans ma besace, oui. Et je ne suis que de passage. Je ne demeure pas en cette sylvestre contrée."

Le gazon ailé ne l'aurait jamais permis. Pourtant, lui se l'autorisait. Il n'y avait plus libre créature qu'un dragon, tant dans la pensée que dans le geste. Si les traitres branchages pouvaient colporter à travers l'espace en un temps record, ses ailes pouvaient le porter loin tout aussi vite. En Tolvaär, en Ydrasil. La noire colère s'était affranchie des frontières depuis le jour où on l'avait dépossédée de son droit divin.
Le dragon tapota la poussière du chemin avec le talon de son bâton, pensif. Or, ce fut précisément quand il s'apprêtait à poser la question qui lui brûlait les lèvres, qu'un bruit monta depuis le fond des sentiers. Pris dans leur petite conversation, le noir n'y avait pas prêté attention. Le cri de l'animal fut un signal : le rythme entêtant des bottes martelant le sol, le cliquetis des armures, ils étaient là. Les autres, ceux venus affronter les fugolls. Et tandis que le vieillard se retournait, un homme engoncé dans une boîte métallique bien ajustée et rutilante prit les devant pour venir à eux.

« Madame, monsieur. »

Zëma'Khaal ne bougea pas, son regard redevenant reptilien une fraction de seconde, dans l'ombre de sa cape miteuse. Un regard fixe et pénétrant qui analysa rapidement l'énergumène dont la présence n'avait pas été stipulée au départ.

« Nous sommes actuellement en train d’évacuer les alentours de la capitale. Il n’est pas prudent de rester en dehors, dans les petits villages. Ils seront les premiers pillés lorsque les fugolls parviendront jusqu’ici. Puis-je vous suggérer de ne pas vous attarder dans les parages ? »

Le soldat les regarda tour à tour. Le faux mortel sortit de sa torpeur en offrant au radieux militaire un sourire en coin, accompagné d'un hochement de tête :

"Oh, mais nous y allons, mon garçon, nous y allons... Il serait bête d'avoir fait tout ce chemin pour se faire déchiqueter, n'est-ce pas ? dit-il en se tournant vers l'hybride, le regard brillant de malice, quelle route nous conseilleriez-vous, mon brave ? J'ignore si Vertecombes est encore accessible ? Sinon, il faudra faire un sacré détour."

Il avait dit tout cela le plus aimablement du monde, laissant seul son regard couler comme un serpent sur l'homme de métal, cherchant le moyen dont il pourrait profiter impunément de lui et de sa crédulité.

hrp:
 

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Kaïla Irkièl
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Lun 27 Juil - 23:43

A contrario, le vieil homme demeurait toujours imperméable à son don et – bien qu’il n’eût point l’air d’être vil – elle devait avouer que cela l’inquiétait un peu, ou tout du moins l’intriguait grandement. Rares étaient les vivants qui résistaient à son intrusion pacifique. Ceux-ci, souvent, se voyaient dotés d’une force spirituelle impressionnante, soit apportée par les années accumulées, soit encouragée par les épreuves de la vie ; parfois, ils avaient tiré profit des deux, et alors leur puissance avait du mal à trouver son égale. Cependant, imaginer qu’un vieillard qui semblait si chétif pût receler de tels dons semblait… peu concevable. Mais comme elle se l’était déjà répété, il n’y avait rien de plus traître que de se fier aux apparences. Et puisqu’il prétendait avoir quelques tours dans son sac, pourquoi ne pas le croire ? Son physique en témoignait peut-être. Après tout, un assez grand nombre de personnes préféraient voyager sous la cape de l’anonymat, surtout par ces temps incertains où fugolls déchaînés et soldats entraînés parcouraient les terres, proliférant aux quatre coins de Silraen. Mieux valait ne pas s’attirer d’ennuis ; et l’aïeul agit en ce sens. « Oh, mais nous y allons, mon garçon, nous y allons… Il serait bête d’avoir fait tout ce chemin pour se faire déchiqueter, n’est-ce pas ? » Son regard se porta un instant sur Kaïla, qui ne put que hocher la tête face à cette déclaration. « Quelle route nous conseilleriez-vous, mon brave ? J’ignore si Vertecombes est encore accessible ? Sinon, il faudra faire un sacré détour. »

Vertecombes se trouvait à une demi-journée de marche de leur emplacement. Il fallait se diriger vers l’Ouest, encore épargné par les sbires de Saphomoth et les armées d’Ydrasil. Mais pour combien de temps encore ? Combien de jours avant que la tranquillité laisse place à la panique latente ? « Nous prévoyons de rejoindre un petit village dans une des vallées des Pics Eternels. » glissa l’hybride pour donner plus de substance à leur mensonge. « Nous avons des amis à y rejoindre. » Peu étaient les fous qui osaient se promener seuls ou à deux en temps de guerre, et peu étaient ceux qui traversaient seuls le pays pour fuir. Il paraissait plus probable qu’une jeune fille et un vieillard grisonnant cherchassent à rallier un groupe afin de transporter vêtements, objets et vivres. Sans compter que les montagnes, munies de leurs grottes, leurs précipices, leurs flancs et leurs pics, offraient un refuge certain et agréable. Le guerrier hocha la tête. « Vertecombes est encore accessible. » se contenta-t-il de leur apprendre. « Pour le reste, je… » Il s’arrêta, arrachant un furtif rictus amusé à la louve. Pour le reste, il ne connaissait pas tant que cela les territoires qu’il envahissait. « Des patrouilles se déplacent un peu partout. » s’empressa-t-il d’ajouter. « Vous pourrez sans aucun doute bénéficier de leur aide. » La jeune femme acquiesça. « Eh bien, merci. » - « Pour vous servir. » Il s’inclina obséquieusement, avant de prétendre qu’il était temps pour sa troupe de partir, et il tourna les talons, l’épée au côté.

Le duo observa le groupe s’éloigner en cadence sur le chemin de terre, le fer de leur accoutrement brillant sous le soleil ardent. Quelques minutes de silence s’immiscèrent entre eux, tandis que Kaïla gardait le visage tourné vers l’extrémité du chemin, ses yeux d’or aspirant les rayons du jour. Elle finit par lâcher un soupir avant de faire face au vieil homme, un léger sourire flottant sur ses lèvres et leur conférant un aspect énigmatique. « Bien… il semblerait que nous soyons poussés sur le chemin de la fuite, nous aussi. » Elle détailla l’inconnu. Son opacité attisait sa curiosité. Elle était tentée de savoir quels secrets il cachait, en dépit de toutes les convenances qui lui indiquaient qu’elle n’avait pas à s’y intéresser. « Si vous voulez faire un bout de chemin… je n’ai pas vraiment d’endroit où aller. Je venais juste… me rendre compte. » Elle esquissa un vague geste de la main pour désigner l’allée boisée. Puis, comme si elle se souvenait de quelque chose, elle posa son regard sur l’étranger. « Au fait, je m’appelle Kaïla. »

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Zëma'Khaal
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Ven 28 Aoû - 12:34

Maline, la belle. Zëma'Khaal se sentait bien aise de lui avoir confié l'affaire : elle la menait promptement et avec brio. En cela, il semblait que les hybrides bénéficiaient tout à la fois de l'intellect des bipèdes et des instincts des primitifs. Un mélange qui donnait parfois d'étranges choses, et qui, en l’occurrence, donnait à cette demoiselle un esprit fort alerte.
Le noir acquiesça aux dires de la jeune femme en hochant doucement la tête. Il reporta de nouveau son regard sur le soldat en souriant vaguement. Leur complicité apparente était désarmante de réalisme. Comique lorsque l'on savait qu'ils n'étaient que de parfaits inconnus l'un pour l'autre. Le dragon s'amusait follement de la situation.
Les pics éternels, certainement sa patrie si le choix lui avait été offert. Il avait longtemps séjourné dans ces montagnes énormes et inhospitalières - du moins pour les mortels - et les avait trouvé très à son goût.

Le vieillard laissa le champion en conserve finir son petit exposé et rouler un peu des mécaniques devant la gente féminine visiblement peu portée sur la chose. Il n'allait pas s'ingérer dans de telles affaires ! Mais le bon petit soldat finit par faire demi-tour et regagner sa mauvaise troupe qui reprit son chemin en tapant des pieds.

"Bien… il semblerait que nous soyons poussés sur le chemin de la fuite, nous aussi. "

Le dragon suivait des yeux le cortège à travers les arbres, ses yeux de reptile détaillant sans peine les silhouettes à cette distance.

"Ah, balivernes, fit-il en s'appuyant sur son bâton, la fuite c'est pour les lapins, ou les perdreaux. Sommes-nous devenu des proies pour ces choses ? "

Il sentit le poids de son regard, mais feignit de ne pas s'en rendre compte. Le son de sa voix était agréable, comme beaucoup de voix féminines. Elle possédait l'accent des êtres sylvains. Il jugea donc raisonnable de croire qu'elle était née ici, dans les forêts sacrées du Silraen.

"Vous connaissez la forêt, il me semble ? Je me trompe ? Vous pouvez certainement nous trouver de ces petits sentiers discrets pour nous rapprocher des zones dangereuses sans craindre d'être surpris ? Eh, nous pourrions peut-être éviter à certains un sort funeste ? "

Intéresser la partie. Le noir avait appris que les femelles avaient cette sorte d’instinct protecteur qui faisait souvent défaut aux mâles malgré leur propension à croire le contraire. Peut-être accepterait-elle mieux ainsi ? Il lui fallait trouver un moyen d'en apprendre plus. Et sur l'hybride, et sur ces fulgolls.

" Au fait, je m’appelle Kaïla. "

Ah, nous y voilà. La jeune femme portait les cheveux longs et clairs, une crinière de lune qui seyait à merveille à son teint pâle et ses yeux de loup. Le noir avait parfaitement compris ce qu'elle attendait en retour de cette information donnée sur un air léger. Mais de deux choses l'une : il ne pouvait lui révéler son nom, et quand bien même, son nom véritable... lui-même l'avait oublié, s'il l'avait su un jour.

"Kaïla. Kaïla, Kaïla, répéta-t-il avec un air songeur, mmoui, "kaïla il nakla hje ztenat klavoch" ! Le K pour le croc, le aï pour le cri, et le la pour la douceur du pelage. Ai-je bon ?"

Mais pour faire bonne mesure, il consentit à relever son capuchon, dévoilant ainsi sa tête aux traits burinés, affublée d'une épaisse crinière grise et blanche aux cheveux filasses. Discrète mais brillante lorsque les rayons de lumière avaient le bon angle, la longue cicatrice laissée par Meruwan le Vert fendait son côté droit. Ce geste anodin en apparence lui coûtait : il était rare de le voir se dévoiler ainsi à n'importe qui, car certains mortels l'avaient décrit bien des fois dans leurs racontars depuis un millénaire qu'il hantait les chemins. Pourtant, Zëma'Khaal fit cela avec naturel et décontraction, comme s'il avait soudain jugé que son vêtement lui donnait chaud. Les yeux de la louve était d'un jaune surnaturel, brillant. les siens tiraient sur l'orangé, luisant comme deux écus fondus.
Il sourit à Kaïla, de ces sourires équivoques dont on ne pouvait jamais vraiment deviner tout à fait les sous-entendus.

"Appelez-moi comme vous voudrez bien m'appeler, mademoiselle Kaïla. les gens m'ont donné tellement de noms que je n'en porte plus aucun ! Choisissez donc celui qui vous plaira ! Ce genre de choses m'importe peu. "

Alors il se remit en marche. Mais pas dans la direction indiquée par le dévoué soldat. Plutôt en sens inverse, au travers des taillis et des fourrés, ou sa cape, bizarrement, ne daignait même pas rester accrochée...

"Et que savez-vous du Tolväar ? "

Il avait posé la question en lui tournant presque le dos. Son pas n'était pas très vif, mais bien plus preste qu'on était en droit de l'attendre. Quant à son bâton, il l'avait désormais à l'horizontale dans sa paume droite, brandit comme une lance et non plus comme une canne.


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Kaïla Irkièl
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Mer 25 Nov - 23:29

Kaïla eut un sourire aux dires du vieil homme qui faisaient écho, probablement sans qu'il ne le sût, à l'animal qui l'habitait depuis toujours. La bête trouvait peu de prédateurs dans la nature. L'Homme, mené par la peur, la colère, ou tout autre sentiment, pouvait en être un, mais les autres... Leurs affrontements se concentraient autour de l'occupation des territoires plutôt que sur leurs besoins nutritifs. Non ; c'était elle qui inspirait la crainte aux lapins et aux perdreaux. Ils savaient, peut-être mieux qu'elle, jusqu'où la louve pouvait prendre le dessus, jusqu'où elle était prête à aller. Elle luttait chaque jour contre cet instinct, pour garder le contrôle, pour ne pas avoir à regretter quelque chose, pour ne pas s'en prendre à des innocents. Elle s'était engagée auprès des divinités dans ce but : aider les autres. Et c'était quelque chose que l'inconnu semblait avoir perçu. Elle lui lança une brève œillade, presque méfiante. Mais la requête ne lui coûtait rien : elle connaissait effectivement très bien les alentours, et s'ils pouvaient éviter de retomber sur une patrouille métalliquement rutilante. Pressentant un départ imminent, Nîv s'empressa de quitter les racines pour rejoindre les hautes branches, conservant vis-à-vis de l'étranger une distance plus qu'honorable.

Comme elle donnait son nom, Kaïla entraperçut une lueur fugitive dans les yeux de l'aïeul. « Mmoui, "kaïla il nakla hje ztenat klavoch" ! Le K pour le croc, le aï pour le cri, et le la pour la douceur du pelage. Ai-je bon ? » Elle ne put cacher la surprise qui saisit son visage. Oh, elle savait bien qu'elle n'avait pas l'air d'une humaine, et elle aurait été stupide de croire le contraire... mais elle éprouvait toujours cette sorte de stupeur, d'étonnement, peut-être même de crainte, lorsque des étrangers tiraient si facilement le voile masquant son identité. Elle se sentait toujours un peu, malgré elle et les efforts qu'elle faisait, stigmatisée et catégorisée. Rangée dans une case. Elle se renfrogna légèrement, esquissant comme une moue. « Hum, perspicace. » Le nom, et maintenant la nature.

Cependant, le vieillard n'était vraisemblablement pas totalement ingrat, ou alors souhaitait épaissir le mystère qui l'entourait. D'un geste simple, mais qu'elle ne manqua pas de remarquer, il retira la capuche qui tenait son visage dans l'ombre. La lumière dévoila des traits marqués par les années, une tignasse grisonnante et échevelée, et une longue balafre en travers de sa figure. Au centre de celle-ci, un regard de bronze, dont la teinte paraissait indiquer une chose : il n'était pas humain. L'hybride aurait probablement dû se souvenir de quelque chose, pour peu qu'elle en eût connaissance. Mais, elle n'aimait pas écouter les rumeurs ; elle ne voulait pas altérer son jugement sur qui que ce soit sans en avoir fait un semblant d'expérience. Peut-être apprendrait-elle ce jour et à ses dépends que les racontars pouvaient détenir une part de vérité plus qu'utile ?

Elle plissa les yeux, curieuse, mais son interlocuteur ne lui répondit que par un étrange sourire. « Appelez-moi comme vous voudrez bien m'appeler, mademoiselle Kaïla. les gens m'ont donné tellement de noms que je n'en porte plus aucun ! Choisissez donc celui qui vous plaira ! Ce genre de choses m'importe peu. » Elle haussa brièvement un sourcil. « Je vois que vous aimez le mystère. » Mais tant pis ; il avait sûrement ses raisons et, douce et respectueuse comme elle était - ou tentait de l'être -, elle ne poserait pas plus de questions à ce sujet. Sans attendre autre chose, il s'éloigna de l'allée, et ce fut presque mécaniquement qu'elle lui emboîta le pas. Ils se faufilèrent à travers buissons et fourrés. Plus agile qu'elle ne l'aurait pensé, il avançait sans mal, sa canne tenue devant lui, comme s'il était prêt à les défendre de tout danger qui désirerait se manifester, tandis qu'elle se tenait légèrement en retrait. Nîv bondissait d'arbre en arbre, essayant de rester entre les deux protagonistes. La louve leva le visage vers lui et l'observa évoluer.

« Et que savez-vous du Tolväar ? » Elle rebaissa subitement la tête et son regard se fixa sur l'aïeul. La méfiance revint d'un bloc, et elle marqua un temps d'arrêt. Pourquoi cette question ? En réponse, un flux sournois la submergea soudainement ; la volonté protectrice de son subconscient bestial qui, tapis dans les tréfonds de son esprit, veillait. « Assez pour que je n'ai pas envie d'y mettre une seule patte. » lâcha-t-elle sèchement. Le côté animal ressortant plus qu'elle ne l'aurait souhaité, elle se reprit avec empressement : « Pied. Pourquoi, vous comptez vous y rendre ? Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée et qu'on puisse régler le problème de là-bas. » Elle ignorait d'ailleurs totalement la manière dont il aurait été possible de résoudre pareille querelle. Elle avait pour profond sentiment que cela les dépassait, tant mortels qu'immortels, et que la clé de toute cette agitation se tenait entre les mains des Dieux.
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Zëma'Khaal
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Sam 5 Déc - 0:34

Le bruissement léger de leur passage au travers des taillis se fondait dans le bruit de fond de la forêt vivante. Zëma'Khaal progressait vite, ses oreilles restant quelques pas en arrière pour écouter les petits commentaires de la moitié-louve. Elle le trouvait peut-être louche, peut-être bizarre, mais le vieil homme qui n'en était pas un s'en moquait. Il s'était contenté d'un sourire à ses questions rhétoriques.

"Assez pour que je n'ai pas envie d'y mettre une seule patte."

Le lapsus fut si spontané qu'il parvint à lui tirer une sincère note de rire.

"Pied. Pourquoi, vous comptez vous y rendre ? Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée et qu'on puisse régler le problème de là-bas. "

Le dragon continua de suivre l'invisible sentier en chantonnant à voix basse :

" ♫ Il n'y mis pas la patte, il y mit le menton... ♫"

Puis il stoppa net et se retourna vers l'hybride, la tête légèrement penchée :

"Erreur, ma chère. Vous devriez le savoir : règle numéro un, tous les problèmes viennent nécessairement du Tolväar... Règle numéro deux, si ce n'est pas le cas c'est qu'il est trop tard ! "

Une note de rétissance - pire, de peur, avait percé dans la voix de la jeune femme. Comme si la simple idée qu'ils puissent se mêler de tout ce remue-ménage la répugnait. Il secoua un peu sa crinière argentée avec un drôle d'air, avant d'ajouter, conspirateur :

"Et pour répondre à votre interrogation, oui, j'y ai déjà "mis la patte". Et effectivement, un lieu de villégiature assez singulier pour ceux qui n'en sont pas originaires. Mais pas de quoi à en faire une pièce-montée ! Il y a des endroits pires, ici même, en Silraen... "

Le noir dégagea un nœud de ronces avec son bâton et lui ouvrit le passage. Au loin, quelques échos vinrent troubler la quiétude des bois. Ils se rapprochaient de l'épicentre. Ses sens de reptiles en alerte, l'immortel balaya les environs du regard, narines pincées comme pour mieux capter les odeurs.

"Ces créatures viennent du Tolväar, reprit le dragon toujours à voix basse, elles viennent d'en-bas. Toujours plus nombreuses. Libre à vous de faire demi-tour maintenant si l'envie vous en prend. Après tout, rien n'oblige un loup à mettre les pieds dans la tanière d'un renard, non ? "

Et il lui offrit un large sourire légèrement carnassier sur les bords, provocateur. Maintenant qu'il l'avait eu à côté de lui, qu'il avait entendu sa voix et senti son odeur, il avait vu la louve en elle aussi sûrement que d'autres n'auraient vu qu'une jeune femme aux cheveux lunaires. Privilège certainement de celui qui voyage depuis des éons aux côtés de toutes sortes d'êtres... Ou peut-être celui d'avoir des sens bien plus aiguisés que ceux des mortels ? Allez savoir.

Le Ronge-Monde aimait cette demi-méfiance qu'elle lui renvoyait. Il s'amusait. Et pour parfaire le jeu, il fila en avant, bâton dans une main, écartant les branches de l'autre. Puis s'arrêta, à l'affût.

"Ils sont là. Ils sont tout près. "

Un hurlement de terreur accompagna la fin de sa phrase, en provenance d'un point loin sur leur droite.

"Qu'est-ce que je disais, rit-il. "

Il progressa à nouveau, mais cette fois, presque au ras du sol, plié en deux. Il sentit Kaïla de nouveau à ses côtés, alors qu'il se tapissait dans un buisson.
Elle pensait certainement avoir les crocs plus longs que lui, ce qui était normal. Il n'était pas pour autant pressé de lui prouver qu'elle avait tort.

Après tout, si elle s'en sortait sans lui, pourquoi aurait-il besoin d'intervenir ? Il n'était le héro d'aucune histoire, pas même de la sienne.

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Dernière édition par Zëma'Khaal le Mer 15 Juin - 13:43, édité 2 fois
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Kaïla Irkièl
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Mer 17 Fév - 1:12

Il s’arrêta brusquement et fit volte-face. Son regard de braise se posa sur Kaïla. « Erreur, ma chère. Vous devriez le savoir : règle numéro un, tous les problèmes viennent nécessairement du Tolväar... Règle numéro deux, si ce n'est pas le cas c'est qu'il est trop tard ! » La louve arqua un sourcil. Pourtant, les paroles du vieillard parvinrent à lui arracher un demi-sourire. « Nous n’avons visiblement pas la même conception du monde. » Les êtres qui croupissaient au Tolväar… Ils étaient mauvais. Mais pas inchangeables. Ils agissaient contre Silraen. Mais ils y étaient poussés. Elle avait l’intime conviction que les Dieux avaient engagé cette guerre. Ils s’y trouvaient mêlés, parce qu’ils étaient des pions. Leurs pions. Comment offenser une créature éternelle, si ce n’était en lui prenant ce qu’elle aimait le plus ? Si ce n’était en lui montrant la réalité liée à ses enfants spirituels ? Ils étaient éphémères. Mortels. Leur sang pouvait couler et leur coûter la vie. Leurs os qui supportaient des chocs pouvaient aussi se briser. Ils étaient minuscules. Minables. Le Tolväar, c’était la première armée, parce que leurs Dieux voulaient bien les réduire en miette. Ils en ramèneraient d’autres. « Et pour répondre à votre interrogation, oui, j'y ai déjà "mis la patte". Et effectivement, un lieu de villégiature assez singulier pour ceux qui n'en sont pas originaires. Mais pas de quoi à en faire une pièce-montée ! Il y a des endroits pires, ici même, en Silraen... » Elle fronça le nez. Le pensait-il vraiment ? Les Dieux veillaient sur eux… Puis, elle repensa à ce qu’elle avait pu voir durant ses maigres années de vie, et les paroles de l’aïeul lui parurent évidentes. Oui, il le pensait vraiment. Plus encore : c’était fort probable. Silraen, continent sauvage, monde barbare.

Sous le joug du bâton de l’homme, les broussailles pliaient et désencombraient le passage. A petits pas, elle le suivait. Sans trop savoir si elle ne ferait pas mieux d’effectuer un demi-tour prompt. Il l’intriguait mais, plus il parlait, plus ils avançaient, plus l’angoisse lui serrait la gorge, et plus la crainte perçait sa poitrine. Soudain, un bruit. Ses pupilles se rétractèrent instinctivement et elle tourna la tête de tout côté pour scruter les fourrés. « Ces créatures viennent du Tolväar, elles viennent d'en-bas. Toujours plus nombreuses. Libre à vous de faire demi-tour maintenant si l'envie vous en prend. Après tout, rien n'oblige un loup à mettre les pieds dans la tanière d'un renard, non ? » Elle reporta son regard sur le vieil homme, les yeux plissés. Méfiance. Sous ses dehors tranquilles, il la provoquait. Un sourire fendit son visage ridé. Elle ne bougea pas, mais son cœur pulsait plus rapidement. Il essayait de réveiller la bête, celle qu’elle avait toujours refoulée dans de tels moments. Elle pouvait tuer. C’était un pouvoir duquel elle se détournait. Elle s’efforçait d’en user le moins souvent possible. Elle avait peur d’y prendre goût. Elle se rappela du sang de la comtesse Blakight qui glissait sur sa langue. Elle s’en était délecté, la louve.

Intrépide, le vieillard se fondit dans la forêt. Elle l’entendit murmurer : « Ils sont là. Ils sont tout près. » Elle roula des yeux et souffla par le nez. Un cri perça la quiétude forestière. Un frisson griffa la peau de l’hybride. Comme s’il lui laissait le choix… Les Fugolls n’en feraient qu’une bouchée. Le livrer à une mort certaine lui paraissait encore plus cruel que de s’adonner au massacre joyeux d’ennemis sans pitié. « Qu’est-ce que je disais. » En quelques pas lestes, elle le rejoignit. Elle s’accroupit près de lui. « Je n’aime pas vos manières. » siffla-t-elle. Mais elle savait qu’elle parlait dans le vide. Alors, elle se mit à ramper vers un autre buisson, au-devant. Puis encore un autre. Là, seulement, comme elle se pensait hors de sa vue, elle lâcha la bride. Son nez se teinta de noir et s’allongea en même temps que sa mâchoire. Peu à peu, une nuée de poils recouvrit son visage puis poursuivit sa course sur tout son corps, chassant la peau d’albâtre. Ses membres se métamorphosèrent. Ils laissèrent place à des pattes solides pourvues de griffes prédatrices. Elle s’ébroua. Son pelage blanc retomba pour se hérisser la seconde suivante. Ils empestaient. Un léger vent d’est apportait leur odeur. Ses babines se découvrirent. Le parfum du sang, à la fois âpre et suave, accompagnait leur pestilence. Ils avaient tué.

Elle poussa sur ses pattes et se faufila entre les arbustes. Elle espérait que le vieux vagabond resterait à sa place, tout en se doutant que cet espoir demeurait assez vain. Les branches brossaient brutalement son poil, mais elle n’en avait que faire. L’instinct de survie était presque surpassé par l’instinct du prédateur. Après plusieurs centaines de mètres, elle arriva au point fatidique. Le point de carnage. Les Fugolls s’agitaient encore, excités par la bataille déloyale, et sûrement inquiétés par la présence qu’ils sentaient. Ils étaient une bonne dizaine, et deux d’entre eux étaient juchés sur des créatures à mi-chemin entre le cheval et le crocodile, ou le serpent. Elle avait du mal à identifier le dernier animal victime d’un mélange dérangeant. Trois corps gisaient, ravagés par l’œuvre des sous-fifres tolväari. Kaïla, derrière la louve, crut reconnaître la famille qu’elle avait croisée plus tôt, cette enfant et ces deux parents qui fuyaient la guerre. Ils s’étaient perdus… Son écœurement se déversa sur l’impatience de l’animal. Elle bondit en avant et plaqua au sol l’un des hommes-chacals – ou des chacals-hommes. D’un coup de mâchoire précis, elle lui arracha la gorge. Elle secoua frénétiquement la tête, projetant du sang autour d’elle. Les Fugolls eurent un court moment de panique puis, celui qui semblait être l’un des chefs cria quelque chose dans une langue gutturale, et tous se jetèrent sur la louve, tandis que les deux cavaliers décrivaient des cercles autour de la masse grouillante.

Elle ne voyait plus le soleil. Elle discernait à peine les bras des jambes. Ses crocs agrippaient ce qu’ils pouvaient, et ses pattes s’abattaient sur ce qu’elles trouvaient. Elle en sentait certains mourir ou abandonner, mais ils étaient peu, et ceux qui s’écartaient finissaient par revenir. Quelle stupide idée ! Mais la louve n’abandonnerait pas. Elle préférait mourir que de se repentir avec honte. L’humaine ne voulait pas perdre la vie, mais elle songeait que c’était toujours mieux que d’affronter la scène qui suivrait : la mort de son compagnon âgé, puis leur progression jusqu’au flux de réfugiés. Bientôt coincée sous leur poids et acculée par leur nombre, elle se tortilla et, contre toute attente, parvint à s’extirper du tas en ne souffrant que de blessures minimes. Sots comme ils étaient, ils s’entretueraient bien pendant un petit moment. Cependant, elle se retrouva nez à nez avec l’une des immondes montures. Une nouvelle fois, elle retroussa les babines et gronda. La bête émit un braillement déchirant. Les oreilles de Kaïla s’abattirent sur son crâne. Une lance fila vers sa tête. Elle l’esquiva de justesse. Proche de la queue reptilienne de l’animal, elle fondit dessus et y planta ses longues dents. Celui-ci, fou de rage, tourna sur lui-même jusqu’à ce qu’il l’attrapât dans sa gueule périlleuse. Refermant sa prise, il secoua à son tour vigoureusement la tête, puis lâcha prise. Le corps blanc, maculé de sang, vola à travers la clairière et atterrit contre un tronc, sourdement, avant de rejoindre le sol. La louve avait toujours les yeux ouverts. Elle tendit une patte tremblante devant elle et essaya de se relever. Ses côtés la lancinaient ; la douleur se répandait.

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Zëma'Khaal
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Dim 5 Mar - 22:54


L'odeur de la peur. L'odeur de la mort. Elles se mêlaient, subtiles, aux senteurs musquées de la forêt. Sous les vieilles fripes et la peau burinée, une âme sauvage s'éveillait.

" Je n'aime pas vos manières. "

Le Noir souriait encore. Elle couvait sa colère en une vaine tentative de la refouler. Mais il n'était plus temps de jouer les êtres de vertu ! A quelques bonds de leur position se déroulait une scène de curée qui aurait repoussé la plupart des êtres sensés. Toujours aplaties dans les fourrés, les deux silhouettes sentaient maintenant monter les vapeurs des angoisses et des souffrances, si bien que sous les traits de la jeune femme, se tortillait déjà le coeur en peine d'une guerrière voulant protéger les siens. Le Ronge-Monde sentait tout cela : la colère. Elle et Lui n'était qu'un. Il la voyait monter, grimper dans les veines tel un poison. Elle allait exploser, d'une minute à l'autre.

Ce fut le cas. Furibarde, la femme aux cheveux de lune détalla, baissée, en direction du carnage. Ses pas rapides et silencieux la menèrent droit dans le piège.

La meute hurlante se jeta sur la jeune blanche avec la fureur d'une armée livrée au pillage. Les glapissements d'excitation se mêlaient aux feulements de rage de la louve, le cliquetis des armes rayés par les griffes. Les Fugoll étaient nombreux, trop nombreux pour elle. Sa petite taille ne lui permettait pas de les submerger comme lui l'aurait fait. Le dragon épia quelques minutes ce combat fantastique d'une contre tous. Toujours couvert par l'ombre des feuilles, il n'apparaissait pas encore avec assez de netteté sur les radars olfactifs des sbires pour que ces derniers ne le repérassent.

Chaque coup de crocs donnait à ses yeux une couleur plus vive. Chaque cri, chaque blessure faisait naître sur sa peau de sombres dessins d'écailles encore fines. Il tremblait, incapable de retenir un sourire carnassier, quand l'ire et le ressentiment envahissait sa raison pour la faire entrer dans une dimension chaotique absolue.

La louve fut projetée à terre comme un sac de blé, laissant sur son trajet une ligne carmine. Ses pupilles verticales s'étrécirent, signe d'une soudaine prise de conscience. Elle allait mourir. La lance du prochain Fugoll allait percer son flanc sans qu'elle ne puisse l'éviter.

Assez.

L'air vint emplir les quatre poumons immenses, et tel un coup de tonnerre, la Colère incarnée laissa libre cours à l'expression de sa nature.

" ASSEZ !!! "

Un hurlement, plus qu'un mot. Un mur fait d'une vibration profonde et puissante, qui fit dresser les poils encore capables de se dresser. Le temps se suspendit, alors que la troupe démoniaque délaissait la louve pour tourner son attention vers l'origine du son.

La seconde suivante, une forme noire comme la nuit heurtait de plein fouet cavalier et monture, les renversant comme un jeu de quille. Une chose haute de plus de quatre mètres, sur ses deux pattes arrières, dont le corps, s'il rappelait vaguement celui d'un homme, possédait plus encore les attributs d'un dragon. C'était ce qu'il était, malgré sa volonté de le cacher : un dieu déchu.

Sa mâchoire se referma sur une tête, sa main griffue en empoigna une autre. La moitié de dragon bondit, ses formes oscillant encore entre ses deux mondes intérieurs. Il surplombait les créatures reptiliennes de ses larges épaules et ses narines exhalaient un discret filet de fumée. Il allait les écorcher vifs, les démembrer sans une once de pitié, leur faire regretter à jamais d'avoir obéi à leurs sombres maîtres. Leur prouver que même ici, en Silraen, il existait des êtres terribles qu'il valait mieux ne pas croiser.

Tétanisés par la surprise, les Fugoll reprirent leurs esprits et sonnèrent la charge à grand renfort de cris alarmés. Un premier se risqua à sauter sur l'échine hérissée de pointes en tentant de mordre la peau écailleuse. Avec toute la vivacité que lui conférait sa forme, Zëma'Khaal désarçonna l'ennemi et le saisit par le bras pour l'aplatir contre le sol. L'action s'enchaîna dans un fatras inomable, l'être de colère déchaînant toute sa rage contre les démons qui le harcelaient sans parvenir à lui entamer la peau. Le dragon déchirait, éventrait, fouettait, piétinait les assaillants sans relâche, tandis qu'un amusement cruel luisait dans ses yeux de lave. La mort était la seule récompense de ceux qui s'en prenait à lui. La rangée de poignards qui lui servaient de dents s'accrocha à l'échine d'un cheval-serpent et l'animal se tortilla de plus belle en tentant de le mordre à son tour. En vain. L'échine se brisa dans un craquement sec et la bête fut projetée contre une seconde, dont la course se termina contre un arbre. Bientôt, il n'y eut plus au milieu des arbres qu'une pile de cadavres en pièces détachées.

Le dernier survivant, désarmé, ne se sentit pas assez téméraire pour mourir si sottement : il détalla en poussant des cris stridents - des injures, sans nul doute. Le silence revint dans la clairière, désormais transformée en champ de bataille. Les yeux de feu se tournèrent alors vers le canidé blanc, dont le pelage était désormais souillé d'un sang poisseux et abondant. Quelque part dans sa tête, il pestait : allait-elle croire qu'il l'avait sauvée ? En un certain sens, c'était vrai, mais il ne voulait pas qu'elle le crusse, car cela n'avait été, au fond, qu'une conséquence collatérale. Le dragon avait uniquement considéré qu'elle était combattante à mériter meilleur sort. Rien d'autre.

" Et dire que vous me croyiez fou. Qui est fou, ici ? Pouvez-vous me le dire ? "

La créature mi-humaine mi-dragon se pencha sur sa compagne de route blessée. Son museau écailleux inspecta silencieusement les dégâts. Malheureusement, il n'était point guérisseur. Tout au plus mage, et ses connaissances concernant les soins aux races mortelles frisaient le zéro absolu.

" Je doute qu'ils soient seuls. D'autres groupes doivent patrouiller par ici. "

Puis, il vit le reflet que lui renvoyaient les yeux de l'hybride. Son reflet. Il comprit alors qu'une fois encore, ses sentiments l'avaient trahis : il avait dévoilé sa nature, ou tout du moins, il avait trahi son secret. Comme pour lui-même, il haussa les épaules, et dans un soupir las, l'immense colosse noir fondit dans les airs, pour retrouver taille humaine et visage de vieillard désabusé. Zëma'Khaal faisait la moue.

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Kaïla Irkièl
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Mar 30 Mai - 22:43

Les crocs du monstre avait perforé la chair, et sous ses yeux qui luttaient – tout luttait –, Kaïla voyait couler son sang, et une pensée terrible effleura son esprit ; terrible et pourtant si probable. Elle allait mourir. Elle se rappela de la fois où elle avait rencontré la Comtesse Ellena Blakight, cette femme immonde qui poursuivait les secrets des Dieux. Elle avait eu peur, mais c’était différent, parce qu’elle savait déjà – elle était persuadée – qu’elle allait survivre. Les divinités le lui avaient soufflé. Ce jour-là, aucune certitude, juste la vaste peur du possible, trop indiscernable pour être sûr, trop prégnant pour être ignoré. Etourdie, incapable de se lever, elle se sentait déjà à la merci des Fugolls et de leurs acolytes – car personne ne l’aiderait, le vieillard restait ce qu’il était, et il aurait fallu un miracle. Elle se sentait partir et laissait derrière elle des regrets. Elle n’aurait pas dû se jeter dans la masse, c’était idiot. Elle aurait dû vivre plus longtemps, c’était trop tôt. Elle aurait pu vivre plus, faire plus, peut-être trop. Rien que ses pensées suffirent à secouer la louve – et l’humaine, aussi – parce qu’elle ne voulait pas mourir, ne s’abandonnerait pas, parce qu’elle était fière et sauvage, et que son combat contre la vie n’était pas terminé, et que son jeu avec la mort avait à peine commencé. Debout, debout, debout. Mais rien ne se passait ; c’était comme si tous ses muscles avaient fondu, et que sa volonté dépérissait contre elle-même.

Tout semblait pulser à un rythme qui s’affaiblissait, tandis que les regards vicieux se braquaient sur elle. C’était la fin, non ? Non ; le destin est aussi pernicieux que les apparences sont trompeuses. Un cri à peine reconnaissable s’éleva soudain, et brisa la dynamique de toute la scène. Il sonna comme un crissement aux oreilles de l’hybride, qui serra les dents. Elle sentit son cœur vriller, et fut secouée d’un frisson. Son museau traînait dans la poussière et le sang, si bien qu’il lui était difficile de distinguer les autres odeurs. Alors, elle tourna la tête.
La créature était immense. Il n’y avait pas de mot exact pour la décrire : elle oscillait entre deux formes, deux états, celui d’homme et celui de bête. Un nouveau vent de panique secoua la louve lorsqu’elle le vit massacrer les Fugolls avec une facilité déconcertante. Une part d’elle-même voulait croire que c’était le miracle qu’elle avait espéré, mais son instinct lui criait de fuir, car il y avait là un adversaire plus dangereux qu’une dizaine de sbires du Tolvaär. Elle voulut se relever, mais couina. Ne te débats plus. A quoi bon ? Elle se tuait à petit feu. Respire. Elle avait deux chances sur trois de mourir : par sa propre agitation ou par la griffe du monstre noir. Mais il restait cette troisième option, celle de la survie ; et il s’agissait bien de celle qu’il fallait privilégier.
Néanmoins, elle gardait les yeux rivés au combat qui se déchaînait. Elle observait cet impressionnant personnage, cet être qui ressemblait à un dragon – oui, c’était cela – mais auquel elle ne pouvait se résoudre à coller cette étiquette – les seuls dragons n’étaient-ils pas des Dieux ? Elle ressentait sa colère, sa haine. Elle était si puissante, si dévorante, qu’elle avait l’impression que le contrôle de son don lui échappait plus encore qu’à l’accoutumée. Elle sentait cette rage monter en elle, et dut fermer les yeux et serrer les dents pour s’isoler, pour créer cette bulle d’intimité où seules ses propres émotions comptaient. Elle souffla doucement. L’ire partit comme elle l’avait assaillie : brutalement. Elle n’était plus qu’une petite pointe qui scintillait contre son cœur.

Kaïla rouvrit les yeux. La créature s’était tournée vers elle, et lorsqu’elle croisa ses prunelles enflammées, elle eut le terrible sentiment de comprendre l’improbable. Le vieillard… « Et dire que vous me croyiez fou. Qui est fou, ici ? Pouvez-vous me le dire ? » Elle n’osait y croire, si bien qu’elle l’entendit parler sans pouvoir répondre, sans même réellement comprendre ce qu’il racontait. Ses pensées filaient à une allure folle, et pourtant elles ne lui avaient jamais semblé si brouillonnes. La bête se pencha, et l’animal se crispa lorsque les naseaux effleurèrent ses plaies. Elle ne le quittait pas du regard, et scrutait ses sombres écailles avec une attention toute particulière. « Je doute qu'ils soient seuls. D'autres groupes doivent patrouiller par ici. » Ce n’était pas un Homme… Elle s’était trompée sur toute la ligne ; elle avait été leurrée comme elle ne l’avait jamais été, et ce mystère soudain la troublait bien plus que les déchirures qui couvraient ses flancs. Tout à coup, un soupir, et il ne fut plus que l’aïeul aux cheveux gris et au visage buriné, celui qu’elle avait rencontré et accompagné, celui qu’elle avait cru devoir défendre alors que… alors que c’était lui qui venait de lui sauver la vie. Aussitôt, sa poitrine se gonfla de reconnaissance et d’une admiration tacite.
A son tour, elle chassa la louve et redevint humaine. Elle jeta un rapide coup d’œil au sang qui maculait ses vêtements, avant de reporter son attention sur le vieil homme. Dès qu’elle ne se concentrait plus, son regard se mettait à flotter. Elle aurait dû s’en inquiéter, mais elle était trop atterrée par ce qui venait de se jouer. Elle ignorait par où commencer. « Qu’est-ce que… » Non, non. Le plus urgent. « Il faut… » Il fallait stopper l’hémorragie. Les villages alentours étaient soit trop loin, soit déjà détruits par des hordes de Fugolls. C’était trop tard. Sauf si… « Est-ce que vous crachez du feu ? » demanda-t-elle, hésitante. Cautériser les plaies lui paraissait être la seule option viable, du moins la seule actuellement valable. Il leur aurait fallu un objet en métal… « Vous pouvez peut-être faire… chauffer à blanc mes dagues, et il n’y aura qu’à les appliquer sur les blessures. » En tant qu’humaine, la douleur était légèrement plus supportable – ses mouvements ne tiraient pas sur les mêmes muscles, et ne trituraient donc pas les déchirures de la même manière –, si bien qu’elle parvint à se redresser quelque peu et à dégager de sa ceinture les dagues qui l’accompagnaient. Elle les présenta à son sauveur, reconnaissante, mais aussi méfiante. Au fond, elle sentait la louve gronder, parce qu’elle avait repéré le prédateur.

Spoiler:
 

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Zëma'Khaal
Ronge-Monde
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MessageSujet: Re: [Libre] « La guerre est à nos portes. »   Jeu 1 Juin - 0:47

Il s'en voulait, sans trop être certain de l'origine de cette gêne. Après tout, c'était bien lui qui avait approché l'hybride, qui avait joué avec elle. Il aurait aussi bien pu - dû ? - passer son chemin. Mais voilà, l'attrait du Chaos était trop lié à sa nature pour qu'il résistât à l'envie de plonger dans la tourmente qui secouait Silraën aujourd'hui. L'âme animale qui séjournait ici à ses côtés étaient par trop de côté semblable à la sienne pour qu'il n'essaye pas de l'apprivoiser pour mieux l'utiliser : deux formes valent mieux qu'une, que l'on soit un loup ou un dragon.

Mais désormais, elle savait, et cela changeait tout. Il ne pouvait jouer davantage, surtout sans plus de connaissance sur elle, au risque d'alerter toute la contrée sur sa maudite présence. Il ne craignait guère les mortels. Pas plus hier qu'aujourd'hui. Mais les mortels étaient bavards ! Infiniment trop loquaces ! Et si les zélés serviteurs venaient à couiner que le banni venait à nouveau fouler les terres du Vieux Vermoulu, sa cicatrice aurait tôt fait de lui rappeler que dieu il n'était plus, et ce depuis fort longtemps. C'était toute la teneur de sa pensée secrète, tandis qu'il avait repris ses traits d'emprunt. La Colère frémissait encore dans ses tripes telle l'eau bouillonnante d'un torrent, et à présent, il n'y avait plus ni Fulgoll ni rien qui ne méritât qu'elle s’abattit sans pitié sur son crâne - si bien qu'il en était réduit à fulminer sans but. Sa bonne humeur se muait en furie incohérente, son sarcasme en sadisme. Il n'en avait pas eu assez.

Au sol, le pelage s'évapora comme un nuage d'écume blanche, pour laisser paraître la femme et sa peau d'albâtre. Une peau marquée de longues stries purulentes, placées à quelques degrés près aux endroits où les armes avaient percé le cuir du loup quelques minutes auparavant. Avait-elle manqué de vivacité pour se faire harponner de cette manière ? Le Ronge-Monde l'avait rapidement examinée de ses yeux fendus, et il ne lui avait pas trouvé grand-chose de changé. Seuls les balafres béantes de son flanc la rendait peut-être plus pâle encore. Mais contrairement aux mortels, il n'était pas hère à voir la "faible femelle" allongée gracieusement : seulement un carnivore à peine adouci par une peau sans poil et des dents moins pointues, qui se relèverait plus vite qu'aucun guerrier en armure. Du moins le pensait-il : la Mort avait pourtant bien examiné son cas de près, son esprit s'en souvenait. C'était cette brûlure à l'âme qui lui avait fait rugir par-dessus le bosquet.

" Mmh ? "

Pourtant, nulle trace de souffrance ou de peur dans les larges pupilles qui s'ouvraient devant lui : de la surprise. Une intense surprise qui semblait pouvoir lui faire oublier un instant l'état dans lequel ce combat l'avait laissée. Ils échangèrent un regard, d'abord muet. Puis les lèvres de la canidé redevenue femme s'entrouvrirent et elle balbutia, hésitante. Le dragon ne pipa mot, en attente d'une réaction, même négative, de sa part : allait-il devoir l'aider ? L'idée ne l'enchantait guère, mais quoi, ils n'allaient pas rester planté ici pour l'éternité, quand tout le pays se faisait mettre à sac par une bande de sous-fifres tölvaari zélés.

" Est-ce que vous crachez du feu ? "

Zëma'Khaal stoppa net son petit manège. Ah, les questions... Il en avait presque oublié combien les bipèdes pouvaient apprécier les questions idiotes...! Son bâton heurta le sol avec un claquement sec, et il jeta un regard en biais par-dessus son épaule, ses mèches grises et filasses formant un rideau devant son regard igné.

" Non, grinça-t-il, revêche, je vomis des bouquets de roses parfumées à la myrrhe et mon arrière train produit des paillettes ! "

Il avait grommelé le tout avec un relent d'agacement. Son épaule remonta plus que raison et le dragon se retourna vers la jeune femme, dont les plaies continuaient de sécréter un sang épais. Ah, folie, tiens ! Elle était bien aise, la guerrière aux griffes acérées. Il lui avait sans doute manqué quelques quintaux - au sens propre - pour faire le poids face aux animaux des Fulgolls.

" Quoi ? "

Elle n'allait tout de même pas jouer les niaises humaines et se mettre à l’assommer de questions, non ? Auquel cas il la planterait là, elle et ses blessures. Il ignorait bien toutes ces notions de galanterie envers le genre féminin, quand bien même il s'était incarné en forme masculine : tous pareils, même combat. Fadaises de mortels que cela.

" Vous pouvez peut-être faire… chauffer à blanc mes dagues, et il n’y aura qu’à les appliquer sur les blessures. "

Le mot ne lui parut pas familier : était-ce un terme propre à ceux de sa race ? Cependant, elle parlait de feu, et elle pouvait difficilement trouver meilleur expert en la matière, sinon chez Ohen lui-même. Zëma'Khaal darda un regard dubitatif sur les deux minuscules lames en forme de crocs. Il cligna des paupières, arqua un sourcil, incertain quant à la marche à suivre : se moquait-elle de lui ? Ou peut-être avait-il sous-estimé le choc qui venait de l'atteindre... Elle ne semblait pas avoir pris la mesure de la révélation qu'il lui avait faite par mégarde. Soit, c'était tant mieux, pour lui comme pour elle, sans doute.

" Chauffer à blanc ? Malheureuse, je soufflerai ce bois comme une bise le ferait d'une chandelle ! Peu de chance de retrouver autre chose qu'un mâchefer en fusion, dans toutes ces cendres. "

Mais il parlait presque plus pour lui que pour elle, irrité et soudain bien moins enclin à la discussion. Lunatique, jusqu'au bout, le dragon noir dodelina de la tête, ses mèches folles dansant sur son crâne au rythme de sa réflexion. Il calculait, en silence, pour savoir comment jouer le coup suivant. L'abandonner ici, alors qu'il l'avait lui-même incité à attaquer ? Bah, non. Il devait d'abord en savoir plus. Si elle désirait soigner elle-même ses plaies, il ne pouvait que lui faire confiance. Le hasard faisait peut-être d'elle l'une de ces soignantes des bois.

" En revanche, de cette façon, cela peut peut-être fonctionner. "

Le vieillard se saisit des deux armes présentées par Kaïla et pressa ses mains noueuses sur les manches : voilà longtemps qu'il n'avait pas touché de si près des armes semblables. Il les examina durant une courte minute, avant de les brandir à la verticale, bras tendus, concentré.

" Shöl. "

Doucement, l'air autour de ses paumes se mit à miroiter. Doucement, au prix d'un effort visible, les lames s'embrasèrent, laissant planer dans l'air une aigre odeur de métal chaud. Lorsqu'il eut terminé son opération magique improvisée, Zëma'Khaal  tenta d'en évaluer le résultat : le métal était chaud, c'était certain. L'était-il assez ? D'un geste presque désinvolte, il appliqua l'une des lames sur son bras nu. La chair humaine réagit vivement, mais pas son propriétaire : il se contenta d'une vague grimace. Une plaque d'écaille saillit alors de la brûlure, pour disparaître aussitôt, fugace témoignage de la nature de ce qui se trouvait sous le couvert de ce corps illusoire...

" Mmpf. "

Le vieil homme rendit les lames à l'hybride, observant son expression avec attention. Devant sa méfiance, il s'agaça :

" Voici pour le fer à blanc. Faites donc ce que vous avez à faire, et partons ! Il y a du Fugöll au dîner ! "

Et soudain, il sembla que cette simple phrase avait le pouvoir de le mettre en joie.

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